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Les Femmes de Barbe-Bleue 
du 3 au 21 octobre 2018
du mercredi au samedi à 19h30 et le dimanche à 18h
 
Écriture collective de plateau librement inspirée du conte 
La Barbe-Bleue, de Charles Perrault
  
Mise en scène Lisa Guez
Dramaturgie Valentine Krasnochok
Assistanat à l'écriture et à la mise en scène 
Sarah Doukhan
Lumières Lila Meynard
 
Avec Valentine Bellone, Anne Knosp, Valentine 
Krasnochok, Nelly Latour et Jordane Soudre
 
 
Production et diffusion Clara Normand
Texte édité à La Librairie Théâtrale 

 
 
 
 
Les Femmes de Barbe-Bleue est une création collective de six auteures, inspirées par le conte de Charles Perrault. Juste avant la Compagnie explore dans la matière organique du conte ses mystères et ses âmes obscures auxquels mots et corps tentent d'apporter une réponse.

Cette quête déploie les imaginaires, les fragilités de femmes singulières et questionne leur conditionnement, l'emprise de leur amour. Avec Les Femmes de Barbe-Bleue, Lisa Guez met en lumière l'éblouissement de nos désirs, et les rapports de domination qui nous habitent.
 

 

Entretien avec Lisa Guez sur le spectacle Les Femmes de Barbe-Bleue, par Charbel Taouk et Martin Paurise (étudiants en arts de la scène Lille 3). 

 

 

Quel est ta première rencontre avec le conte de Barbe Bleue ?

 

L’histoire de Barbe-Bleue, on me l’a racontée quand j’étais petite. Je me revois dans un lit, la lumière est éteinte, juste la porte de ma chambre est ouverte et la lumière du couloir filtre au travers. Dans le couloir, il y a mon grand-père qui est assis sur une chaise, et qui me raconte Barbe Bleue. Il me racontait des histoires comme ça pour que je m’endorme, et j’ai le souvenir de sa voix qui me raconte ces femmes assassinées, et collectionnées dans un cabinet interdit, qu’on n’a pas le droit d’ouvrir. J’étais vraiment terrorisée, tellement que je ne pouvais plus fermer les yeux, à cause de ces questions, pourquoi ces femmes se sont-elles faites tuer, pourquoi est-ce qu’elles ouvrent la porte, pourquoi elles méritent de mourir pour ça ? Je me rappelle avoir fait des insomnies d’enfant.

 

Ce personnage te hante depuis l’enfance, qu’est-ce qu’il représente ?

 

Le personnage de Barbe Bleue est une figure symbolique que l’on rencontre parfois dans nos vies d’adulte.

On a beaucoup travaillé avec Valentine Krasnochok sur l’analyse de la psychanalyste Clarissa Pinkola-Estes (Femmes qui courent avec les loups). Elle décrit Barbe Bleue comme une instance dans le psychisme féminin, un prédateur en nous. Et cette idée je la trouve intéressante, c’est en quelque sorte ma ligne dramaturgique. 

Certes, les prédateurs, les « barbe-bleues », on les rencontre dans la vie, ce sont des figures d’hommes (ou parfois de femmes d’ailleurs) manipulateurs, dominateurs, tyranniques qui, dans leur quête de pouvoir, vont étouffer et parfois détruire la liberté de l’autre. Mais Barbe-Bleue, c’est aussi une instance à l’intérieur de notre psychisme qui nous met en danger en nous obligeant à nous mettre dans un rôle où l’on s’interdit par avance notre liberté, dans une sorte d’auto-conditionnement.

 

 

C’est cet auto-conditionnement que tu as voulu mettre en scène ?

 

Dans ce spectacle, je n’ai pas d’abord voulu questionner la réalité de la domination masculine, mais plutôt quelque chose de plus compliqué, de plus difficile à dire : en quoi cette violence peut attirer inconsciemment les femmes ? En quoi la violence du désir est un subtil mélange de terreur et de jouissance ? C’est pour ça que Barbe-Bleue n’est pas présent, mais qu’il est toujours joué par les femmes dans notre spectacle. C’est toujours « le Barbe Bleue qui parle en elles » qui m’intéresse, c’est de lui dont elles doivent d’abord se libérer. Ce qui m’intéresse c’est la complexité singulière des désirs, l’étrangeté de ce mouvement qui fait qu’on joue une partition parfois contre nous-même.

 

Les femmes de Barbe-Bleue sont toutes habitées par des contrastes, et des choses un peu incompréhensibles. Par exemple, la première, c’est une femme qui s’ennuie beaucoup dans sa vie. Elle est très douée, un peu trop, trop forte, trop belle, et elle n’arrive pas à trouver son égale. Elle court derrière Barbe-Bleue parce qu’elle a l’impression de trouver un adversaire à sa taille. Mais en même temps cette espèce de course étrange ne peut pas être rationalisée complètement. Pourquoi est-ce dans la figure d’un homme dangereux qu’elle a l’impression de trouver un sens à sa vie, qu’elle trouve l’excitation de vivre, de l’adrénaline, du danger ? Pourquoi est-ce sur ce chemin au bord de la mort, sur le fil, elle trouve une raison de vivre ? On connait ces grands sportifs qui vont escalader les montagnes, qui ont besoin de cette mise en péril de leur vie pour se sentir exister.

 

Pourquoi la femme de Barbe Bleue ne s’enfuit-elle pas tout de suite quand elle découvre que son époux est un meurtrier Pourquoi est-il désirable ? Pourquoi s’aveugler ? Qu’est-ce qui pousse cette femme à se jeter dans la gueule du Loup ?

 

Elles ont toutes un comportement irrationnel à un moment donné. Il y a cette enfant, une très jeune fille jouée par Nelly Latour qui se fait enlever par Barbe-Bleue, mais qui en est heureuse. Il la prive totalement de liberté, il la séquestre mais elle a l’impression, d’un coup, que quelqu’un s’occupe d’elle et la voit, alors qu’avant dans sa vie, elle était invisible. Tout est compliqué, et va un peu au revers de la bien-pensance, par rapport au rapport à l’homme ou au monstre. Malgré cela, elles ont toutes besoin d’effectuer une trajectoire pour retrouver une prise sur leur vie et sur leur destin, elles ont toutes besoin de se débarrasser ultimement de cette figure pour devenir vraiment des femmes libres. 

 

C’est très important que l’on re-complexifie nos récits. Pour moi, nous sommes dans un temps de simplification qui est mortifère, qui atrophie la pensée. Il y a quelque chose d’addictif dans la simplification, parce que c’est rassurant d’être face à un monde où les lignes sont très simples, où tout est reconnaissable, on a l’impression de savoir comment se diriger. Sauf que cela nous mène directement au fascisme et à la destruction. Accepter la complexité du monde et de l’homme c’est accepter et la force et la beauté de la vie. C’est le rôle du théâtre, des histoires, des artistes et des oeuvres, de l’art pour moi.

 

 

Est-ce que la matière du conte de Perrault est justement intéressante pour mettre en exergue cette complexité des désirs ?

 

Le conte c’est une sorte de matière trouée, parce que beaucoup de choses y sont suggérées, que tout n’y est pas résolu. Quand on le lit, non pas en se laissant aller aux mots mais dans une perspective « d’enquête », il y a énormément de choses sujettes à questions, ligne à ligne, chaque étape du conte est troublante. Brecht nous apprend à déceler l’étrangeté des situations, et pour moi dans ce conte, tout est étrange, rien ne va de soi, il y a un problème partout. La matière des contes est pleine de symboles extrêmement forts qui nous lient dans un imaginaire collectif. Alors je confronte ces zones d’ombre, ces zones de questionnements à la singularité de l’imaginaire des comédiennes qui travaillent avec moi. Elles ont toutes une personnalité, des corps, des vies, des univers très différents. Je les ai chacune confrontées aux mêmes espaces troués du conte et chacune a rempli ces espaces vides par sa propre « vie ». Quand je dis « vie », je n’entends pas « mettre sa petite vie au plateau », mais se servir de son matériel imaginaire à soi. Chacune a construit son histoire de femme de Barbe Bleue avec son univers et sa vitalité propre. Et cela a ouvert un champ de complexité extrêmement grand, des récits foisonnants. Je suis certaine que si aujourd’hui on fait le même travail avec n’importe quelle femme, un champ nouveau de complexité s’ouvrirait autour des mêmes questions qui nous rassemblent.

 

Que peux-tu dire sur la phrase : Qu’y a-t-il derrière ces portes que je n’ose pas ouvrir ?

 

C’est une phrase de Clarissa Pinkola-Estes qui parle du Barbe-Bleue en nous. C’est l’idée que, dans notre parcours de vie, on va renoncer à énormément de choses inconsciemment. Pour entrer dans le rôle, que nous-mêmes, ou que la société nous assigne, on enterre beaucoup de choses en nous, et la porte c’est celle du refoulé, de tous les désirs de toute la vitalité ou l’originalité, notre singularité de notre être qu’on a refoulé, mis sous le tapis. Et regarder derrière la porte c’est accepter de regarder en face tout ça. C’est contempler ce qu’on a détruit. Et ça n’est pas quelque chose lié aux femmes seulement, mais à tout le monde : comment en se mettant dans un rôle on enterre beaucoup de nos parts de singularité, de nos parts de rêve.

 La femme de Barbe-Bleue ouvre une porte et regarde les cadavres. Ouvrir la porte c’est juste accéder à un spectacle, à une vision de chose assassinée et détruite. On chemine dans un monde où les violences ne se disent pas clairement. Il y a aussi à regarder toutes ses violences qui structurent le monde dans lequel on vit sans dire leurs noms. 

 

 

 

 

Est-ce que la mise en récit de ce passé de femme est au service d’une prise de conscience pour les spectateurs ?

 

D’abord, mon moteur dans ce travail c’était de dire comment différentes générations ou différents récits de vies de femmes peuvent oeuvrer les uns pour les autres. J’ai voulu faire ce spectacle pour ma grand-mère, pour ma mère et pour moi, pour voir comment le parcours de l’une nourrit celui de l’autre, comment nos mères, nos grand-mères nous aident et comment on les aide aussi d’une certaine façon. Dans mon spectacle, chaque histoire de femme dévoile des fragilités et des forces, mais les forces des unes sont toujours là pour pallier aux fragilités des autres.

Et après évidemment je crois que les détresses de femmes et les détresses d’hommes sont absolument viscéralement liées. Notre discours n’est pas accusateur du genre masculin, parce que nous interrogeons surtout des fantasmes qui traversent et structurent notre monde, et dans cette construction globale, les hommes aussi souffrent de cette position de bourreau, ou d’une injonction à jouer un rôle de « sexe fort » qui n’est pas toujours en accord avec leur aspirations singulières. Les hommes aussi sont traversés par des questions et des culpabilités dont ils n’ont pas toujours les clés.

C’est un spectacle où il y a une parole qui s’ouvre. Une parole très joyeuse, c’est vraiment un spectacle très drôle, parce que ces femmes sont pleines d’énergie, d’envie de vivre, de désir et d’espièglerie. Elles ouvrent une part très intime d’elles, une part très peu explorée. Je souhaite d’abord faire entendre aux spectateurs que les questions ne sont pas simples que les rapports sont complexes, que les couleurs sont vives, que les choses à combattre sont avant tout des systèmes de pensée.

L’émancipation passe par le collectif on ne peut pas s’en sortir tout seul, je ne pense pas que dans n’importe quel cas d’emprise psychologique il soit possible de s’en sortir tout seul. Je pense que le théâtre est aussi là pour ça, pour être un espace de mise en commun de question, et sentir que l’on est ensemble face au vertige des assignations qui nous enferment.

Après, le rôle du spectateur dans cette forme est énorme… Sur ma scène il n’y a rien du tout, il n’y a que cinq chaises et cinq actrices, qui convoquent un univers extrêmement riche. Moi, mon travail avec les acteurs c’est un travail de précision dans l’évocation des images. De là, le public a une part majeure dans la création puisque c’est lui qui va finir le spectacle, toutes les images qui sont convoquées par les actrices, c’est aux spectateurs, chaque spectateur, d’y donner forme et d’y donner vie dans son propre imaginaire. Dans ce spectacle, nous ne sommes pas du tout dans une tentative de reconstitution ou de réalisme. On essaie au contraire de travailler sur la puissance de la parole, et la puissance de l’évocation qui rend présentes les images foisonnantes dans l’imaginaire. Ça reste un spectacle de conte, et dans le conte des gens s’assemblent pour écouter. L’écoute est collective, on partage ensemble un moment, mais chacun à son propre rapport à cette histoire, à la fois un moment collectif où l’on s’assemble pour écouter un récit, et aussi un rapport individuel à son propre imaginaire. 

 

 

Ne travailler qu’avec des femmes, c’était une volonté artistique ?

 

C’est la deuxième fois que je travaille avec cette équipe de comédiennes, j’ai pris beaucoup de plaisir à ne travailler qu’avec des femmes, un autre rapport se met en place quand on est qu’entre femmes, en tout cas de mon point de vue, un rapport très apaisé à la question de la direction, de la place de chacune. Pas de conflit de pouvoir les unes avec les autres, de question de légitimité, on est là pour faire un travail ensemble.

Il y a aussi pour ce travail en particulier, une ouverture plus facile de la parole car le fait d’être entre femmes libère des confidences intimes, on commence souvent les répétions par des moments de discussions sur nos vies personnelles, sur nos expériences inavouables, ce qu’on ne dirait jamais publiquement, nos secrets. Ce sont des moments très joyeux, très drôles. Et je crois que tous ces moments-là de parole, nourrissent d’une certaine façon l’esthétique du spectacle, ou, en tout cas, la façon dont la parole s’ouvre dans le spectacle.

 

Quelle est la nécessité pour toi de ce spectacle ?

 

Je n’aurais pas la prétention de dire que c’est « nécessaire » parce que ce que j’aime dans la création et dans le théâtre, c’est que c’est gratuit. Je veux dire, on peut très bien faire notre vie sans ça, mais c’est « en plus », un supplément d’âme.

Pour l’histoire de Barbe Bleue en particulier, je pense qu’on est dans un monde où sincèrement chaque jour me prouve qu’on a encore beaucoup de boulot pour l’égalité homme-femme, beaucoup de boulot à l’intérieur de nous-même, pour se sentir et devenir des égales, à l’intérieur des représentations de la société qui dans l’imaginaire ne nous posent pas du tout comme des égaux. Tout le système d’image dans lequel on gravite en permanence ne cesse de nous rappeler que les femmes sont plutôt des objets de désirs, que leur image sert à vendre, que les hommes doivent être ces personnages forts, etc. On est dans un monde où les choses se construisent dans un système imaginaire très précis, malgré l’idée qu’aujourd’hui on serait émancipées. On commence à parler du désir des femmes, mais on en parle difficilement. La plupart des œuvres sont centrées sur la figure des hommes. J’ai eu parfois des retours sur Barbe Bleue qui sous entendaient que je n’avais pas traité la question en ne traitant pas le personnage de Barbe-Bleue « oui, mais lui, pourquoi sa violence sur les femmes? Est-ce qu’il est impuissant ? », etc. C’était souvent des hommes qui me posaient ces questions-là, mais moi j’ai envie, tout simplement, de centrer tout mon regard sur ce qui se passe à l’intérieur des femmes, c’est là que je met mon curseur. 

 

Alors cette pièce est importante, oui peut-être parce qu’à tous les niveaux il reste une inégalité dans la société entre les hommes et les femmes, mais surtout dans l’imaginaire. Et c’est pour ça que mon champ de lutte, et mon champ de travail sont l’imaginaire. Parce que je pense que c’est là que la bataille est à mener.

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